Vous avez vérifié vos e-mails ce matin ? Regardé une vidéo ? Payé votre café avec votre carte ? Forte est la chance que derrière chacun de ces gestes, une entreprise technologique américaine tire les ficelles. C’est une réalité si ancrée dans notre quotidien qu’on l’oublie, mais cette dépendance, autrefois un simple inconfort, est devenue une vulnérabilité stratégique. Aujourd’hui, l’Europe est en pleine remise en question et la question de la souveraineté numérique Europe n’a jamais été aussi pressante. Le continent tente de reprendre le contrôle de son infrastructure numérique, mais le chemin est semé d’embûches.
L’infrastructure numérique européenne est massivement dominée par des entreprises technologiques américaines, créant une vulnérabilité stratégique.
Regardons les choses en face : nos appareils, les logiciels qu’ils utilisent et les applications que nous consommons proviennent, presque sans exception, de géants américains. Pensez-y un instant. Les dossiers hospitaliers, les virements bancaires, la surveillance, et même les systèmes de commande derrière les capacités nucléaires européennes, tout cela repose sur la dépendance tech américaine.
C’est un système qui a mis des décennies à se construire, et il imprègne chaque aspect de notre vie. Chaque année, Visa et Mastercard traitent environ 4 700 milliards de dollars de transactions en Europe. Cela signifie que la quasi-totalité des paiements par carte ou mobile européens transitent par une infrastructure non-européenne. Une faille béante, car si l’Amérique le décidait, elle pourrait simplement refuser d’autoriser ces transactions, paralysant notre économie en une nuit. C’est une situation qui fait réfléchir, surtout quand on se souvient que cela est déjà arrivé avec la Russie.
Les initiatives européennes pour des alternatives souveraines peinent à s’imposer.
L’Europe en est parfaitement consciente et a lancé des initiatives ambitieuses. Un réseau de paiement paneuropéen pour rivaliser avec Mastercard et Visa, une infrastructure de messagerie ouverte pour défier WhatsApp, même un modèle d’IA développé à Paris… Tout cela fait partie de ce qui pourrait être la transformation technologique la plus audacieuse du continent depuis l’ère du dot-com.
Pourtant, la mise en œuvre est difficile. Prenez Wero, une alternative de paiement lancée en 2024 par 16 grandes banques européennes. Techniquement impressionnant, oui. Mais personne ne l’utilise vraiment. Depuis son lancement, environ 7,5 milliards d’euros de transferts ont été traités. Une goutte d’eau comparé aux 7 000 milliards de dollars traités par Visa et Mastercard chaque année. Le problème ? L’effet de réseau. Les utilisateurs vont là où tout le monde est déjà. C’est le même constat pour la messagerie en ligne, les médias sociaux, les magasins d’applications… Toujours les entreprises américaines qui dominent.
Heureusement, l’approche est en train de changer. L’UE pousse Apple à autoriser la distribution d’applications hors de l’App Store, et WhatsApp a été contraint de s’ouvrir aux applications de messagerie tierces. C’est un pas agressif vers la rupture des monopoles, mais ce n’est que la pointe de l’iceberg de notre dépendance.
Le plan Draghi propose une feuille de route en trois axes pour renforcer la tech européenne.
Le problème est si profond qu’en septembre 2023, l’UE a demandé à Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, de dresser un diagnostic et de proposer une solution. Son plan, c’est la feuille de route pour combler l’écart avec l’Amérique et se détacher de sa technologie.
1. Unifier le marché unique : Aujourd’hui, chaque État membre a ses propres réglementations en matière de protection des données, de droit de la consommation ou de contrats numériques. Pour une startup européenne, opérer dans les 27 pays, c’est comme faire face à 27 réalités juridiques différentes. On estime que ces barrières équivalent à un tarif de 45 % entre les pays de l’UE ! Draghi propose un « 28e régime » : une option pour les entreprises d’opérer sous un cadre réglementaire unique à l’échelle de l’UE. Un gain énorme, si les États membres acceptent de céder une partie de leur pouvoir réglementaire.
2. Alléger la réglementation : L’Europe est très réglementée. Si certaines règles, comme le port de charge universel, sont pratiques, elles engendrent des coûts de conformité colossaux. Apple a dû repenser toute sa gamme iPhone pour l’Europe, coûtant des centaines de millions. Pour une petite startup européenne, c’est intenable. Le rapport Draghi appelle à une réduction de 25 % des exigences de déclaration pour les entreprises.
3. Réformer les systèmes de retraite pour stimuler l’investissement : C’est une idée radicale. Aux États-Unis, l’argent des retraites est largement investi dans les actions des entreprises, inondant l’écosystème technologique de capital. En Europe, nos systèmes de « répartition » n’offrent pas cette dynamique. En conséquence, les entreprises européennes lèvent environ 80 % moins de fonds que leurs homologues américaines. Le plan Draghi suggère de rendre l’épargne-retraite en entreprise par défaut et de renforcer les allégements fiscaux pour l’investissement dans les fonds de pension.
C’est une vision audacieuse pour stimuler l’innovation tech européenne.
La fragmentation réglementaire et un investissement privé insuffisant sont des freins majeurs.
Comme nous l’avons vu, la fragmentation est un énorme caillou dans la chaussure de l’Europe. Une startup qui veut se développer doit naviguer dans un labyrinthe de règles nationales, ce qui freine sa croissance et sa capacité à rivaliser à l’échelle mondiale. Ces coûts cachés sont un fardeau que les entreprises américaines n’ont tout simplement pas.
L’autre problème majeur est le manque d’investissement privé. L’Europe investit environ 700 milliards d’euros de moins que les États-Unis dans la technologie chaque année. Ce n’est pas parce que nous manquons d’ingénieurs talentueux ou d’universités de pointe, mais parce que le capital privé peine à suivre. Les investisseurs européens, souvent issus de patrimoines familiaux, ont tendance à être plus conservateurs, privilégiant la préservation de la richesse aux paris risqués nécessaires pour faire décoller une entreprise technologique. Ce cercle vicieux où le manque de capital empêche la croissance rapide, et l’absence de succès passés décourage l’investissement, est difficile à briser.
La volonté politique et la capacité de l’UE à surmonter sa propre bureaucratie seront déterminantes.
Le plan Draghi offre une véritable opportunité. Mais un an après sa publication, à peine 11 % de ses recommandations ont été pleinement mises en œuvre. Les États membres les plus importants traînent les pieds sur l’harmonisation réglementaire, les propositions sur les retraites restent très controversées, et l’idée d’un 28e régime n’a atteint la Commission qu’en 2026.
C’est là le vrai défi : la bureaucratie européenne. Naviguer dans le dédale des réglementations de l’UE est une tâche ardue, même pour les projets les plus prometteurs comme Gaia-X, décrit par un de ses fondateurs comme un « échec cuisant » faute de financement suffisant et de concrétisation. Le contexte est pourtant idéal pour que le continent se libère de la dépendance tech américaine. La question est de savoir si la volonté politique sera à la hauteur de l’ambition pour rendre la souveraineté numérique européenne une réalité.
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Questions Fréquemment Posées
Q1 : Pourquoi l’Europe est-elle si dépendante de la technologie américaine ?
R1 : Cette dépendance s’est construite sur des décennies en raison de la domination des entreprises américaines dans des domaines clés comme les systèmes de paiement (Visa, Mastercard), le cloud computing (Amazon, Google, Microsoft), les systèmes d’exploitation et les applications. L’effet de réseau, où la valeur d’un service augmente avec le nombre d’utilisateurs, a consolidé ces monopoles. De plus, la législation américaine comme le Cloud Act donne aux autorités US un pouvoir sur les données stockées sur leurs serveurs, même en Europe, créant une vulnérabilité stratégique.
Q2 : Quels sont les grands axes du plan Draghi pour la tech européenne ?
R2 : Le plan Draghi, publié en septembre 2023, propose trois piliers :
1. Unifier le marché unique européen pour les entreprises technologiques, notamment via un « 28e régime » qui permettrait d’opérer sous un ensemble de règles communes à l’échelle de l’UE.
2. Alléger la réglementation pour réduire les coûts de conformité qui pèsent lourdement sur les startups européennes.
3. Réformer les systèmes de retraite pour rediriger une part plus importante de l’épargne vers l’investissement en capital-risque dans les entreprises technologiques européennes, à l’instar des États-Unis.
Q3 : Quels obstacles l’Europe doit-elle surmonter pour atteindre sa souveraineté numérique ?
R3 : Plusieurs obstacles majeurs freinent l’Europe. La fragmentation réglementaire entre les États membres rend difficile la croissance des entreprises à l’échelle continentale. Le déficit d’investissement privé est criant, les entreprises européennes levant beaucoup moins de fonds que leurs concurrentes américaines, souvent en raison d’une aversion au risque des investisseurs locaux. Enfin, la lenteur de la bureaucratie de l’UE et un manque de volonté politique concertée des États membres sont des défis majeurs pour la mise en œuvre rapide et efficace des réformes nécessaires.