On admire souvent l’esthétique épurée et intuitive des produits Apple, des courbes douces de l’iPod à l’interface claire de nos applications préférées. Mais si je vous disais que cette signature visuelle, si moderne et reconnaissable, trouve ses racines dans le travail d’une entreprise allemande qui, pendant quarante ans, a tranquillement révolutionné le design Braun des produits électroniques grand public ? C’est une histoire fascinante, celle d’une vision audacieuse qui a traversé les décennies pour devenir une référence absolue.
Plus de 500 Objets qui ont Révolutionné notre Quotidien
Imaginez : entre le milieu des années 1950 et celui des années 1990, un petit département de design au sein de la société allemande Braun a conçu plus de 500 objets. La plupart n’étaient pas des pièces de musée destinées aux galeries d’art, mais des appareils du quotidien, utilisés dans des foyers ordinaires à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Pourtant, sans que personne ne le réalise vraiment, ces créations allaient façonner notre monde de manière inattendue.
Ces produits incarnaient une nouvelle esthétique : le plastique blanc, les coins arrondis, une typographie épurée, une palette de couleurs limitée. Surtout, ils portaient la conviction profonde qu’un appareil posé sur un bureau ou glissé dans une poche pouvait être conçu avec la même rigueur et le même sérieux qu’une œuvre d’architecture. L’histoire de Braun commence bien avant le design que nous connaissons. Fondée par Max Braun en 1921 pour réparer des courroies de transmission, l’entreprise se tourne vers la radio dans les années 20, puis innove en 1932 avec l’un des premiers « radiogrammes » européens. Après la destruction de ses usines pendant la guerre, Braun renaît de ses cendres en 1950 avec des produits emblématiques comme le mixeur Multimix et le rasoir électrique S50, posant les bases de ses futurs succès commerciaux. Mais c’est une question de philosophie design Braun qui va tout changer. Les fils de Max, Artur et Erwin, prennent les rênes. Erwin, en particulier, est mal à l’aise avec le style orné et tape-à-l’œil de l’époque. C’est lui qui va chercher une nouvelle voie.
L’Influence Indéniable sur l’Esthétique d’Apple
En octobre 2001, Apple lance le tout premier iPod. Un petit rectangle blanc avec une molette de commande circulaire et un écran au-dessus. Quarante-trois ans plus tôt, en 1958, Braun avait sorti le T3, une radio à transistors portable : un petit appareil rectangulaire avec une molette de réglage circulaire et une grille de haut-parleur au-dessus. Le designer ? Un architecte de 26 ans nommé Dieter Rams. Jonathan Ive, alors chef designer chez Apple, a directement reconnu cette ressemblance. C’est une « citation délibérée ».
Et ce n’est pas tout ! L’application Calculatrice originale d’iOS, avec ses touches arrondies et son boîtier noir mat, est une référence quasi directe à la calculatrice ET66 de Dietrich Lubs, conçue chez Braun en 1987. L’application Horloge Mondiale d’iOS 7, elle, reflète les cadrans des horloges Braun des années 1980. Ces similarités ne sont ni cachées ni accidentelles. Elles sont le fruit d’une inspiration directe, puisée dans ce que Dieter Rams, et d’autres comme Hans Gugelot ou Reinhold Weiss, ont passé 40 ans à développer : le plastique blanc, la typographie nette, les coins arrondis, les mécanismes dissimulés, et cette conviction que l’électronique grand public doit être traitée comme des objets culturels sérieux, fabriqués avec soin et destinés à durer. Apple est l’héritier le plus visible de cette approche, mais il n’est certainement pas le seul.
La Philosophie du « Moins mais Mieux » et l’École d’Ulm
La transformation de Braun n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une quête de « sérieux moral » dans la conception de produits de consommation, initiée par Erwin Braun. En 1954, il engage Fritz Eichler, un historien de l’art, qui va faire le lien avec la Hochschule für Gestaltung (HfG) d’Ulm, fondée en 1953. Cette école, qui se voyait comme une héritière du Bauhaus mais cherchait à s’en émanciper, prônait un design fondé sur la responsabilité sociale, enseigné aux côtés de la sociologie, de la sémiotique et de la théorie politique. L’idée forte : concevoir des systèmes plutôt que des objets isolés.
C’est dans cette effervescence intellectuelle que Dieter Rams rejoint Braun en 1955. D’abord architecte d’intérieur, il est rapidement impliqué dans la conception de produits. Sa collaboration en 1956 sur le SK4 Phonosuper, un combiné radio-platine, est légendaire. Le problème ? Le couvercle de la platine. Rams propose une solution révolutionnaire : un couvercle transparent en plexiglas, laissant visible le mécanisme. Surnommé avec humour le « Cercueil de Blanche-Neige » par la presse, ce design est devenu instantanément une référence, et le couvercle transparent, un standard de l’industrie.
À 29 ans, Rams prend la tête du département de design. Au fil des décennies, cette équipe développe une œuvre d’une cohérence rare, guidée par des principes clairs : la fonction avant la forme, une palette de couleurs limitée au blanc, gris, noir, et la couleur utilisée uniquement pour véhiculer de l’information (un bouton rouge, un indicateur vert). En 1976, Rams formalise sa pensée dans ses fameux 10 principes du bon design, dont le plus cité et le plus percutant est sans doute : « Un bon design, c’est aussi peu de design que possible » (Weniger, aber besser – moins, mais mieux). Cette philosophie imprègne chaque création, de la radio T1000 au rasoir T2 Cylindric, en passant par le système d’étagères universel 606 qu’il développe en parallèle pour Vitsoe, conçu pour intégrer parfaitement les composants audio de Braun.
L’Héritage Persistant Malgré les Changements de Propriété
L’histoire de Braun est aussi celle d’une survie remarquable face aux évolutions du monde des affaires. En 1967, l’entreprise américaine Gillette acquiert une participation majoritaire. Selon toute logique, c’était le moment où Braun aurait dû perdre son âme. Pourtant, pendant près de 30 ans, Gillette laisse Braun opérer en grande autonomie. Dieter Rams conserve son poste, son département garde son budget, et les innovations continuent de déferler. Pourquoi cette protection ? Dès les années 1970 et 1980, les produits Braun sont collectionnés par les musées, étudiés dans les écoles de design ; la marque est devenue un objet culturel, une source de valeur inestimable que même les dirigeants de Gillette ont fini par comprendre.
En 1995, après 34 ans à la tête du design, Dieter Rams prend sa retraite. L’histoire de Braun après Rams est plus fragmentée, marquée par des restructurations et des acquisitions. En 2005, Gillette elle-même est rachetée par Procter & Gamble. Aujourd’hui, si la marque Braun continue d’exister sur des produits de soin personnel, de santé et d’électroménager, bon nombre de ces catégories sont sous licence, conçues et fabriquées par d’autres entreprises. Le pic commercial et culturel de Braun a coïncidé avec l’ère Rams, avec la création d’un corpus de travail si exemplaire qu’il ne cesse de nous inspirer.
Dieter Rams, dans la soixantaine d’années qui ont suivi, s’est même montré parfois perplexe face à l’abondance d’objets dans le monde, regrettant d’en avoir conçu autant. Son co-fondateur Irwin Braun avait une description éloquente du rôle de leurs produits : ils devaient être comme un bon majordome, présents quand on en a besoin, invisibles le reste du temps. Les créations de Braun, particulièrement celles de l’ère Rams, ont réussi cet exploit. Elles étaient fonctionnelles, honnêtes, et pensées dans les moindres détails. Et c’est pour cette raison qu’elles continuent de résonner, de façonner notre quotidien, et de guider les designers du monde entier, d’Apple aux start-ups les plus innovantes.
Questions Fréquemment Posées
Quelle est la philosophie de design principale de Braun sous Dieter Rams ?
Sous l’égide de Dieter Rams, la philosophie de design de Braun peut se résumer par le principe du « moins mais mieux » (Weniger, aber besser). Cela signifie un accent sur la fonctionnalité, la durabilité, l’honnêteté des matériaux, l’esthétique minimaliste, et un design qui se veut utile, compréhensible, et discret, sans fioritures inutiles.
Comment l’école d’Ulm a-t-elle influencé Braun ?
La Hochschule für Gestaltung (HfG) d’Ulm a profondément influencé Braun en lui insufflant une approche du design basée sur la responsabilité sociale et l’idée que les produits de consommation devaient être traités avec la même rigueur que l’architecture. Elle a promu le design de systèmes cohérents et une identité visuelle unifiée, jetant les bases philosophiques qui ont guidé le design de Braun pendant des décennies.
Quels sont les exemples les plus frappants de l’influence de Braun sur Apple ?
L’influence de Braun sur Apple est particulièrement visible. Parmi les exemples les plus frappants, on trouve la similitude entre le baladeur iPod (2001) et la radio portable T3 de Dieter Rams (1958). L’application Calculatrice d’iOS est une reproduction presque directe de la calculatrice Braun ET66 (1987) de Dietrich Lubs, et des versions antérieures de l’application Podcasts d’Apple reprenaient la disposition de l’enregistreur à bobines Braun TG60 (1963).